27/06/2012  Europe : les leçons de la crise

Le 5 novembre 2009, en pleine récession économique, le gouvernement grec revoit à la hausse ses prévisions de déficit public. Cinq mois plus tard, le 23 avril 2010, le pays demandera officiellement le déblocage d’un plan d’aide international de 45 milliards d’euros – le premier d’une longue lignée. Deux ans après, la crise de la dette souveraine aura également emporté successivement l’Irlande, le Portugal puis, dernièrement, l’Espagne, tous contraints à faire appel à une aide internationale en échange de réformes structurelles majeures – sans le moindre résultat. Aujourd’hui, les dirigeants européens sont tiraillés entre deux discours : les uns, à l’image d’Angela Merkel, espèrent sortir de la crise en redressant immédiatement les finances publiques des pays en difficulté, alors que les autres, menés notamment par François Hollande, proposent des investissements massifs afin de relancer les économies en difficulté.

Dépenser plus…

Les tenants d’un assouplissement des conditions associées aux plans d’aide européens – et, plus généralement, des exigences liées au « pacte de stabilité » européen – considèrent souvent comme prémisse de leur argumentation qu’au vu de la situation économique de la Grèce (ou du Portugal, …), « l’austérité ne marche pas ! » et donc, par voie de conséquence, qu’une augmentation des dépenses publiques serait à même de ressusciter une croissance moribonde.

Parlement européen © 2010 Jeff Owen

Pour comprendre le présent, intéressons-nous à l’histoire récente. Entre 2001 et 2010 (dernières données disponibles), les 12 membres fondateurs de la zone euro ont vu leur économie croître – à prix constants – d’environ 0.8% par année. Mais, durant la même période, leurs dépenses publiques ont bondi – toujours à prix constants – de plus de 16% (soit 1.7% par année en moyenne). Ainsi, les dépenses gouvernementales représentaient en 2010 plus de la moitié du PIB de ces pays ! Les pays actuellement en difficulté sont en tête de liste : Irlande (+123%), Espagne (+42%), Grèce (+28%), Portugal (+28%). Et malgré cela, leurs économies sont exsangues. Manifestement, l’excès de dépense ne semble être d’aucune utilité…

…ou dépenser mieux ?

 L’investissement dans les infrastructures est souvent – à juste titre – considéré comme un moyen de soutenir la croissance économique. Encore faut-il que ces infrastructures aient une utilité. Ainsi, à grand renforts d’argent public, la province de Castellón a inauguré en 2011 un magnifique aéroport. Un seul problème : aucun passager n’y a jamais mis les pieds, faute d’utilité, et donc de compagnie aérienne. L’opération a coûté 150 millions d’euros. Bien peu en comparaison de son homologue de Ciudad Real (1.1 milliards d’euros, en partie de fonds publics), fermé après seulement trois ans d’activité.

Métro © 2010 K. Krallis

La construction d’aéroports n’est pas le seul gouffre financier des collectivités publiques. Ainsi, les chemins de fer grecs coûtent environ un milliard d’euros chaque année. En 1992 déjà, Stefanos Manos, alors ministre grec des finances, affirmait que la gestion était tellement désastreuse qu’il serait plus économe d’offrir des taxis aux passagers. Le constat, quoique surprenant, est toujours valide aujourd’hui. Ainsi, le coût au kilomètre (par passager) est environ 7.5 fois supérieur à un transport en bus ! La Grèce semble d’ailleurs encline à soutenir les transports publics : le métro athénien est absolument magnifique, confortable et climatisé. Il attire près de 700’000 voyageurs chaque année. Il n’a, à vrai dire, qu’une seule lacune : aucun contrôle de titre de transport n’y est jamais réalisé, faute de contrôleurs ou de portiques. Sans étonnement, le métro athénien coûte environ un demi-milliard d’euros chaque année.

Mais se contenter de pointer du doigt les pays du sud serait injuste ; l’exemple vient d’en-haut. Ainsi, le parlement européen est réparti entre Bruxelles et Strasbourg. Chaque mois, le personnel fait la navette entre les deux sièges pour tenir des sessions en alternance. Coût total, entre les doublons des bâtiments et les frais de transport : 200 millions d’euros par année. Sans remettre en question l’utilité d’un organe ayant pour but de définir que la courbure des cucurbitacées ne doit pas dépasser 10 millimètres pour 10 centimètres de longueur (règlement n° 1677/88, pour les passionnés), on peut néanmoins légitimement se demander si une telle dépense est nécessaire.

Avec un peu de rigueur !

 Certes, il ne s’agit là que de quelques exemples. Mais, loin d’être isolés, ceux-ci sont symptomatiques de la gestion des finances publiques en Europe. Parfois pour des raisons de fierté nationale, parfois par opportunisme politique ou parfois par négligence, l’argent est dépensé dans des projets insensés, inutiles ou inadaptés. À défaut de retombées positives sur les collectivités, leur seul héritage est souvent constitué de frais de fonctionnement, payés année après année sans broncher, de peur de se remettre en cause.

Ce comportement est loin d’être inoffensif. Le budget de l’État n’est pas crée, ex nihilo, par la simple volonté politique. L’ensemble des dépenses est financé, directement ou indirectement, par les contribuables. Lorsqu’un gouvernement gaspille ses moyens financiers, c’est, en réalité, l’argent de ses concitoyens qui est jeté par les fenêtres.

Le constat est ambivalent, à la fois déprimant et encourageant. Déprimant parce que, malgré des budgets énormes (les dépenses publiques en zone euro représentent environ 51% du PIB), la plupart des pays européens ne sont pas capables de provoquer une quelconque croissance, d’assumer les responsabilités de l’État ou d’investir massivement dans l’éducation et la recherche. Mais le corollaire de ce gaspillage, c’est la vaste marge de manœuvre qu’ont ces pays pour assainir leurs finances publiques. En appliquant une plus grande rigueur – particulièrement nécessaire lorsqu’on dépense l’argent des autres – les membres de l’Union Européenne devraient être capables d’équilibrer leurs budgets nationaux, de remplir les objectifs qu’ils se fixent et même, pourquoi pas, de réduire leur fiscalité !

Et la Suisse, dans tout ça ? Avec le frein à l’endettement approuvé par le peuple en 2001 – malgré l’opposition de la gauche et des syndicats – notre pays s’est doté d’un premier garde-fou. Il convient maintenant d’y ajouter également raison et sagesse lors de l’engagement des moyens publics. À cette condition, nous pourrons garantir la pérennité de nos finances !

Vincent Arlettaz, trésorier des JLRV

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